Wikileaks : trop de transparence pour nos gouvernements, ou pour nos médias?

L’histoire Wikileaks se poursuit de plus belle dans les médias. Julian Assange, fondateur du site, a été arrêté aujourd’hui au Royaume-Uni …pour une accusation qui n’a absolument rien à voir avec les fuites: une affaire d’agression sexuelle nébuleuse, pour laquelle les victimes n’ont jamais fait de plainte, qui a été abandonnée par la poursuite, faute de preuves, il y a quelques mois, mais qui a tout de même fini par une alerte rouge d’Interpol, au moment de la publication des premiers de quelques 260 000  câbles diplomatiques. Conspiration?

Quoi qu’il en soit, Wikileaks continuera d’exister: Assange n’en assure pas les opérations quotidiennes. Les gouvernements ont mis la pression au maximum sur les entreprises qui hébergent le site, dont Amazon, qui suite à un appel du sénateur réactionnaire Lieberman (ex-Démocrate!) a inventé une histoire de copyright pour couper les vivres à Wikileaks. Pas moins de 748 sites servent de miroir, donc ceci ne limitera pas l’accès aux informations. Plus tard, c’est PayPal qui ferme les comptes de Wikileaks, le coupant ainsi de ses fans qui le soutiennent par leurs dons. Là, ça risque de faire plus mal.

La tempête médiatique autour de Wikileaks nous révèle une chose: la faillite totale de nos médias traditionnels à trouver l’information sur le fonctionnement de nos gouvernements et à la disséminer. Or, dans une démocratie, où le citoyen est réputé être le Législateur (avec un grand «L»), cette mission d’informer est capitale: sans elle, nous offrons aux gouvernements  un consentement non-informé.

Le plus drôle est lorsque les médias décident de dénoncer ou d’accuser Wikileaks de telle ou telle faute, au lieu de profiter de ce qu’une partie de leur travail soit fait. Évidemment, les temps sont durs pour les médias traditionnels, qui n’apprécient sans doute pas de se faire mettre le nez dans leur incompétence.

Deux exemples d’attaques, plus ou moins préméditées. Janic Tremblay, reporter pour Les Années Lumières, rencontre un chercheur de la Polytechnique, Jean-Pierre David (fouillez au bas de cette page pour le lien. Je ne vous garantis pas que ça fonctionnera, Radio-Canada semble avoir décidé d’utiliser un logiciel de streaming pourri). Les deux s’accordent pour nous expliquer qu’une «solution» à la dissémination de documents «illégaux» est de surveiller l’ensemble d’Internet au Canada. Chers messieurs: j’espère ne rien vous apprendre en soulignant que n’importe quel document peut être déclaré «illégal» d’une minute à l’autre, et rétroactivement. Je crois que vous jubilez ici un peu trop vite, face à une «solution» qui consiste à détruire un bénéfice au moyen d’un poison… c’est le monde à l’envers!

Hier j’étais à RDI et le journaliste me demande, à plusieurs reprises (il n’avait visiblement qu’une seule question à me poser), si la liste des sites canadiens jugés «sensibles» par les ÉU, divulguée par Wikilieaks, pourrait inspirer les terroristes. Ma réponse fut que non (j’ai expliqué quand même un peu pourquoi). Je voulais ajouter que c’est même une question stupide, qui ne fait que détourner l’attention: les documents publiés par Wikileaks nous offrent une fenêtre sans précédent sur le fonctionnement occulte de nos gouvernements, qui agissent de plus en plus dans le secret. Comment ce fait-il que les médias canadiens, dont Radio-Canada, consacrent un espace énorme à cette question complètement frivole du terrorisme inspiré par Wikileaks, alors que des documents montrent de manière claire que le régime Karzai, par exemple, que nous soutenons à coups de milliards et de pertes de vies, est radicalement corrompu? Que notre FOI2 (JTF2) tire sur des civils et cache des meurtres commis par leurs homologues étatsuniens?

Il y a quelque chose qui cloche. On savait déjà que les gouvernements détestent la transparence. Mais les médias? Ça, c’est nouveau.

Heureusement qu’on a Wikileaks.

Pour les trouver:  MIROIRS.

MISE À JOUR
Juste pour ajouter le petit bijou de Richard Martineau à la liste des attaques anti-Wikileaks. Son argument: une citation d’un lecteur d’un quotidien français (!), qui déplore la publication de secrets d’État. Point. Il la déplore. Il trouve ça horrible, malencontreux, dangereux, on ne sait pas trop quel autre synonyme ajouter. That’s it. Pas de faits, pas de logique, pas de démonstration, pas de cas réel ou d’exemple tiré d’un des câbles publiés, rien. Bref, une chronique au ton fort, mais au contenu zéro.

Le problème n’est pas le secret en soi. Il est évident qu’aucun gouvernement ne pourrait fonctionner sans que certaines de ses opérations soient confidentielles …pensez à la confidentialité de votre déclaration d’impôts, par exemple. Évidemment, ce secret peut aussi devenir trop épais, ce qui est sans doute le cas. Mais personne n’argumente qu’il devrait disparaître.

Là où ça dérape carrément, c’est lorsque les secrets nous révèlent un autre monde, entièrement différent de celui que nous livrent les gouvernements. Ce secret n’existe plus par souci de confidentialité, mais bien pour rendre possible la propagande.

A propos S. Leman-Langlois

Titulaire, Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque
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