Caméras de surveillance: le monde plat et beige des statistiques

Mise en contexte 1) les auteurs du texte dont il est question ici ont assez sévèrement critiqué un de mes chapitres du livre Technocrime sur les caméras de surveillance au quartier latin de Montréal. Ils jugent mes conclusions hâtives et m’accusent de ne rien comprendre au projet «robot-cam».

Mise en contexte 2) je ne suis pas de ceux qui jugent que la vidéosurveillance est inefficace comme mesure de contrôle social. Au contraire, je crois qu’elle a démontré son efficacité dans tout un éventail (mais pas partout, bien sûr) de situations. C’est pourquoi nous devrions, en tant que société, lui imposer un encadrement rigoureux.

Sans plus tarder, voyons un peu ce que les auteurs de «La télésurveillance policière dans les lieux publics: l’apprentissage d’une technologie», publié dans la Revue canadienne de criminologie et de justice pénale (vol. 52 no. 5), ont à nous apprendre.

Tout d’abord, il faut noter que trois des 4 auteurs sont des membres civils du Service de police de la ville de Montréal (Mathieu Charest, SPVM; Pierre Tremblay, École de criminologie, Université de Montréal; Rémi Boivin, SPVM; Maurizio D’Élia, SPVM). Dès les premières pages de leur texte le ton est donné: les recherches qui ne montrent pas de résultats positifs à leur analyse de systèmes de caméras sont «pessimistes» mais ils se «consolent» tout de même de voir qu’un effet est quelque fois perceptible.

Malheureusement pour eux, et bien que leur mission ait été de se consoler un peu plus en offrant un success story aux autorités en mal de légitimation pour leurs systèmes controversés, le lecteur arrive à la conclusion opposée: les 2 systèmes (des «projets pilotes» qui n’en finissent plus de finir) du SPVM sont un grand coup d’épée dans l’eau. Le second, dont je ne parlerai pas ici, est un échec que même les auteurs sont forcés d’avouer, en quelques lignes.

Le premier est le «robot-cam» original du SPVM, installé pour la première fois en 2004, et au sujet duquel les auteurs concluent à un effet quasi spectaculaire contre un type de criminels bien précis, soit les revendeurs de drogue qui sévissaient au coin de la rue St-Denis et du boulevard Maisonneuve. Je donne mes remarques en rafale:

  1. En aucun temps les auteurs, qui digressent pourtant à volonté lorsqu’il est question de montrer l’organisation redoutable des revendeurs, ne perdent la moindre ligne pour décrire le quartier. C’est déplorable, parce que le monde statistique qu’ils consentent à décrire, plat et beige et  peuplé de 40 dealers et une poignée de caméras, a évolué de manière radicale durant les années à l’étude. Des dizaines de millions de dollars ont été investis dans des développements immobiliers qui ont transformé le visage du quartier et sa fréquentation. Entre autres, les nouveaux pavillons et résidences-dortoirs de l’UQAM et la Grande bibliothèque, qui se trouvent en plein dans le quadrilatère. Peut-on un instant imaginer que ce genre de renouveau urbain puisse changer la donne pour les revendeurs et leurs clients? Les auteurs ne semblent pas y avoir songé.
  2. Les auteurs nous assènent leur argument à grands coups de statistiques censées montrer des diminutions radicales de la criminalité en général et de la revente de drogues en particulier. Or, ces statistiques sont pratiquement toujours offertes en pourcentages. Lorsque le lecteur est informé des chiffres, du fameux n, il est pris de vertige: la plupart des variables se dénombrent sur les doigts de la main. Les auteurs, qui sont férus de statistiques, pensent avoir trouvé certaines parades pour contourner ce problème de stats 101 (qui en bref explique qu’on ne peut pas faire de salade de poulet avec des déjections de poulet). Néanmoins, on reste tout de même pantois face à un tel déploiement de ressources, intellectuelles pour les auteurs, financières, humaines et en capital social et politique pour le SPVM. La proverbiale massue contre la non moins proverbiale mouche, quoi.
  3. Ce qui me mène à un point un peu plus «philosophique» que les autres: le crime central à toute cette histoire est la revente de marijuana. Disons que si c’est le crime le plus grave de la métropole, les choses vont plutôt bien. Cela dit, je me questionne: est-ce un crime de peu de gravité qu’on a décidé de confier à une technologie plus ou moins expérimentale (du moins au SPVM), ou est-ce un problème majeur qui, ayant défié toutes les stratégies conventionnelles, accula le SPVM à son dernier recours: un techno fix si imparable qu’on se résignait à subir les problèmes juridiques et politiques de la confrontation inévitable entre le SPVM et la Commission de l’accès à l’information (CAI)?
  4. Les auteurs tentent par plusieurs moyens de simuler une étude avant-après réelle, qu’ils n’ont pas pu réaliser en pratique. Leurs observations sur le terrain, durant lesquelles des étudiants de criminologie notaient les «deals» dont ils étaient témoins, 30 minutes à la fois, commencent en 2005, l’an 2 de robot-cam. Les statistiques policières, qu’ils utilisent pour la période 2000-2008, sont fortement influencées par l’objet à l’étude, c’est-à-dire l’activité policière, et donc hautement douteuses. Mais là où on se gratte le crâne, c’est lorsqu’il devient apparent que toutes ces observations sur le terrain n’ont pas permis aux auteurs (dont 3 travaillent au SPVM) de noter qu’entre 2004 et 2008 les caméras du projet robot-cam ont été déplacées, et leur nombre a augmenté. À un point où, en fait, leur (seule) zone-contrôle, le parc Émilie-Gamelin, était sous surveillance vidéo durant une partie de leur étude, ainsi que plusieurs autres rues avoisinantes (v. photo à gauche, prise en 2007). Toutes leurs conclusions sur un «déplacement des bénéfices» vers le parc sont donc nulles et non avenues.
  5. Ma dernière remarque portera sur l’absence de «déplacement» de la criminalité, que les auteurs conceptualisent (de manière conventionnelle) comme l’adoption par les criminels du prochain coin de rue après qu’on ait mis en place une stratégie efficace de prévention du crime au premier. Dans l’univers plat et beige décrit par les auteurs, on nous jure que ce déplacement n’a pas eu lieu, bien que les statistiques offertes pour soutenir cette assurance soient suspectes. Quoi qu’il en soit, dans le monde ni plat ni beige de la réalité, les revendeurs dissuadés ne retournent pas aux études pour devenir pharmaciens, sommeliers ou experts en single malt à la SAQ. Ils se déplacent forcément quelque part. Selon nos propres enquêtes, ils se déplacent dans les HLM qui sont précisément à 1 coin de rue de la zone sous les caméras — mais qui ne sont pas sur la carte de nos chercheurs.

A propos S. Leman-Langlois

Titulaire, Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque
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