Grève, boycott, manifs, émeutes…

Du grossier n’importe quoi, qui fuse de toutes parts. Ça augure mal pour une fin raisonnable. Quelques remarques sur la «situation»:

  • La première explique la présence de guillemets et du terme vague pour désigner ce qui se passe. Ce n’est pas une «grève», on l’a dit plusieurs fois, puisqu’une grève est une action régulée par le droit du travail. Or les étudiants ne sont pas des travailleurs. Ils travaillent fort, c’est sûr, mais …pour eux-mêmes. À bien y penser, il y a peut-être raison d’utiliser le mot «grève»: une grève vise à faire mal à l’employeur, et en fin de compte ce que font les étudiants qui sabotent leur propre session d’étude, c’est s’immoler sur la place publique.
  • Ce n’est pas un boycott non plus. Si je boycotte la marque Oasis pour la punir contre ses actions contre Olivia’s Oasis, je n’oblige personne à faire pareil; je ne me tiens pas devant le réfrigérateur de mon IGA pour empêcher les autres clients d’avoir accès à leur jus préféré. En fait cette analogie est boiteuse: pour bien imiter ce qui se passe, faudrait que je me poste devant le réfrigérateur du client qui a déjà acheté le jus, pour l’empêcher de le boire.
  • Bref c’est plus un sabotage qu’une grève.
  • Est-ce un sabotage démocratiquement instauré? Peu importe les votes à main levée, sans quorum raisonnable, ou les campagnes de propagande qui durent depuis septembre 2011. Peu importe, parce que les associations étudiantes n’ont pas le pouvoir d’imposer des consignes à leurs membres ni de «lever» des cours. Elles ont simplement réussi à intimider les administrations d’institutions d’enseignement en menaçant par le désordre, la casse et la violence (bon, il y a eu beaucoup d’administrateurs frileux, aussi).
  • Tout ça pour quoi? Une augmentation, substantielle bien sûr, des frais de scolarité. Au-delà des considérations financières immédiates des étudiants qui devront la payer, on nous présente un argumentaire incroyablement exagéré, et surtout difficile à démontrer, sur les conséquences néfastes sur l’accès aux études supérieures.
  • Mais l’accès c’est une chose. L’accès à quoi? Vise-t-on la quantité ou la qualité? Veut-on une université dollarama, où les cours à 1$ sont accessibles à tous, mais ne valent pas un clou? Il est IMPOSSIBLE que le service donné par l’université soit de même qualité, alors que tous les coûts reliés à sa production augmentent plus rapidement que l’inflation (masse salariale, syndicalisation des auxiliaires d’enseignement et de recherche, taxes foncières, nouvelles technologies offertes, entretien immobilier, etc.), et que ses bénéficiaires directs paient, en tenant compte de l’inflation, de moins en moins cher. L’élasticité de l’institution, entre ces deux points de fuite, est FINIE. J’ai enseigné 5 ans à UdeM et mes groupes ont doublé de grandeur. Moi ça ne me dérange pas, je m’ajuste. Mais je ne peux pas prétendre que l’expérience d’apprentissage, vue de l’autre côté de la salle, est équivalente (par contre les salles de classe et les bureaux sont toujours bourrés d’amiante, faute de fonds pour rénover).
  • De son côté, le gouvernement du Québec montre, depuis le budget de 2011, une incompétence incroyable. Comment a-t-on pu penser que de doubler les frais subitement passerait sans problème? À sa décharge, il n’est pas responsable de la décision stupide de geler les frais de scolarité, une politique bonbon reposant peut-être sur un idéal culturel et démocratique, mais certainement pas sur la moindre analyse financière.
  • Je n’ai pas d’objection fondamentale contre l’éducation à faible coût, voire gratuite pour les étudiants… Seulement faudrait avoir un plan sans faille, et réaliste, pour compenser cette gratuité. Où est-il? J’ai vu quelque part quelqu’un argumenter que comme les soins de santé sont gratuits et universels, on a un modèle, là, pour l’éducation supérieure. Bin oui. Beau modèle en effet. Ignorons un instant que la santé n’a rien à voir avec l’éducation. Vous vous mettrez sur une liste d’attente pour recevoir vos cours dans les couloirs de bâtiments vétustes 3 ans plus tard. Et en parallèle, ceux qui peuvent payer recevront immédiatement une éducation passable, sans plus, vendue à prix fort. Effectivement, voilà une idée de génie.
  • Assez tard dans le jeu le gouvernement a fait plusieurs concessions importantes aux étudiants: bonification du programme de bourses et de prêts, hausse substantielle du revenu maximum des parents pour l’éligibilité, remboursement selon le revenu futur… Tout ça, présenté de manière désorganisée, timide, méprisante pour les étudiants — sans doute pour éviter de donner des munitions à ceux qui trouvaient qu’il était temps de «mettre ses culottes»… Le rejet immédiat de l’accord fait avec les étudiants par les plus hautes sphères du gouvernement fut proprement ahurissant à ce chapitre. Voilà un gouvernement qui serait incapable de vendre une bouée à une personne qui se noie.
  • Ensuite, la fameuse loi spéciale (svp, pourrait-on la lire avant de grimper aux rideaux)….  D’après les commentaires c’est la section III qui dérape. Le reste vise à dégager les portes des CÉGEP et universités pour que les étudiants qui le désirent puissent assister à leurs cours. Le ba-be-bi-bo-bu de la démocratie dont se réclame tout le monde. La section III, pour sa part, encadre le droit de manifester pacifiquement, et surtout oblige à communiquer à la police l’itinéraire de toute manifestation de plus de 10 personnes (avec une clause crépusculaire pour 2013). Elle donne aussi à la police l’autorité d’imposer un itinéraire alternatif pour des raisons de sécurité. C’est bien sûr politiquement inacceptable, complètement ridicule, et peu pratique pour la police: s’il y a de la casse sur un itinéraire imposé par la police, quelqu’un va avoir l’air bien fou.  C’est une réaction réflexe, peu réfléchie, d’une administration qui se croit en état de siège.
  • OR, IL N’Y A PAS DE SIÈGE. Un peu de recul s’impose. Oui il y a eu de la casse, oui il y a eu des policiers agressés, etc. Ce sont des actes graves. Mais ce sont aussi des actes qui, par définition, échapperont à l’encadrement de manifestations pacifiques (note: ils sont déjà criminels). Mais surtout, ce ne sont pas, individuellement ou en tout, des actes qui menacent sérieusement la sécurité du public.

Il est temps de faire baisser la rhétorique, de part et d’autre, de quelques crans. La démocratie n’est pas bafouée; l’accès aux études n’est pas en danger; il n’y a pas eu de terrorisme ou de volonté de faire croire à du terrorisme. On respire par le nez svp.

A propos S. Leman-Langlois

Titulaire, Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque
Cet article a été publié dans enseignement, police, Sécurité. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Grève, boycott, manifs, émeutes…

  1. Patrick dit :

    J’aime bien l’ensemble de votre pensée, je corrigerais simplement le lien vers le Projet de loi pour mettre un lien vers la version adoptée de la loi, car il y a des modifications.

    http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=5&file=2012C12F.PDF

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s